On a tous des secrets. Celui de Fernand n’a jamais été percé. Le temps guéri bien des plaies, des souffrances et efface les péchés les plus sombres, les plus inavouables. Il y a dans l’Homme, le meilleur et le pire. Je suis souvent celui à qui on confie des choses. Dois-je le prendre comme un compliment? Ça comporte certains risques. Il m’arrive souvent de préférer ne pas savoir. Parce que savoir, c’est un peu être complice. J’ai passé un temps des Fêtes plutôt tranquille. Je me suis toujours couché tard, me suis levé trop tard, ai passé mon temps en «pyj», les quelques cheveux qu'il me reste en broussaille, le nez dans un livre, devant la télé, ou à jouer au scrabble avec l’ordi (30 à 11 pour lui)… De vraies belles vacances quoi! Je me suis aussi promené un peu partout dans la ville et dans ma tête.
Un après-midi entre Noël et le Jour de l’An. Il fait ni chaud, ni froid. Le temps est bon. J’ai envie de sortir de ma tête, de mon cocon, de prendre l’air. Après mon deuxième espresso, je sors de la maison comme on sort du cinéma en plein milieu de journée. J’ai une chanson de Daniel Bélanger en tête : «six milliards, six milliards de seuls au monde»…
Je prends le métro. Direction centre-ville. Tout le monde est en mode Boxing Day. Y a plein de monde dans les magasins. Ça fourmille de maniaques qui courent les soldes comme une colonie de poux dans une classe de troisième. Je souris. Je me sens un peu à l’extérieur de ce cirque. Vous me connaissez, j’ai quand même envie d’entrer dans ces attrapes à 80% de rabais. Acheter quelque chose de cher dont je n’ai pas de besoin, juste parce que c’est à rabais…Une maladie dont j’essaie de me guérir, je vous jure.
Je marche longtemps. Il fait bon et la Catherine est surexcitée; comme je l’aime. J’entre dans un café. Je suis en vacances… un troisième café? Por que no! Je me sens bien. Rien à faire ce soir, liberté comme dans prêt à tout. Quelque fois, j’ai un genre de face à confidence, faut croire que je l’avais mise cet après-midi-là.
Je m’assoie, commande un café à une très jolie jeune punk toute percée, tête rasée et qui porte un tatou à la base de sa nuque… Son propre visage, je crois. Assez singulier comme look. Je regarde discrètement autour. Ça sent le lendemain de veille. Encore accroché aux derniers élans de Noël, certains clients ont des têtes de pommes de terre et d’autres, de boules de Noël. Mon voisin est Fernand. Il a la tête d’un looser.
Ni un, ni deux. Il commence à me parler. Il va droit au but. C’est comme s'il me connaissait depuis des lunes. Je suis son chum, son pote, son nouvel ami. J’suis comme ça moi. J’attire la confidence, l’inconnu, la bohémienne, l’homme blessé, la femme battue, le voleur d’occasion… bref, j’ai la tête de l’emploi, celle du monsieur ordinaire qui va tout comprendre, sans juger. C’est parti. Monologue sans fin. Après un quatrième café, un Perrier et un sandwich jambon-fromage, Fernand finit l’histoire de sa fabuleuse vie, vidé, épuisé. Je n’ai pas dit un mot. Je ne sais même pas s'il s’en est rendu compte. J’ai payé Jade, la serveuse. Suis sorti du café, tout aussi épuisé que Fernand, ai pris le métro, comme on prend la fuite; rempli de «flashs» qui vont sûrement nourrir une ou deux chroniques cette année. Suis entré chez moi. J’ai fermé la porte à double tour, comme pour me protéger de tous les secrets profonds et lourds d’un homme seul qui avait envie d’être mon ami.



